Chine : les richissimes Bouddhistes communistes

Chine : les richissimes Bouddhistes communistes
Par John Sudworth BBC News, Shanghai
29 janvier 2015 Mis à jour à 01:35 GMT

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La Chine serait-elle en train de faire une nouvelle place au bouddhisme tibétain ? De nouveaux signes indiquent qu’en dépit d’une répressioncontinue envers le nationalisme tibétain, le pays athée assouplirait son point de vue à l’égard de lareligion, voire du Dalaï Lama.
Qu’un ancien dirigeant du Parti communiste invite laBBC chez lui pourrait sembler invraisemblable à la plupart des journalistes étrangers présents en Chine.
D’autant plus si des rumeurs courent que ce dirigeant entretient des liens étroits avec le gouvernement chinois et qu’il a collaboré avec les services de sécurité de l’État.
Mais l’idée que ce dirigeant invite la BBC pour assister à ses prières face à un portrait du Dalaï Lama tournerait à l’absurde. Ce serait risible, voire insensé.
C’est pourtant exactement ce qu’a fait Xiao Wunan.
À l’intérieur du luxueux appartement de M. Wunan à Pékin, trône, au-dessus de l’autel bouddhiste familial, un portrait du chef spirituel tibétain en exil, un homme que le gouvernement chinois considère depuis longtemps comme un dangereux séparatiste.
Pour les moines tibétains, la simple possession d’une photographie du Dalaï Lama est un acte risqué et l’exposition de son portrait dans les monastères est interdite.
Mais là, sous cette image, était assis M. Wunan aux côtés d’un lama bouddhiste tibétain, Guéshé Sonam.bbc2

Cela n’a rien d’extraordinaire, explique M. Wunan, âgé de 50 ans.
« Nous ne prêtons guère attention aux problèmes politiques entre le Dalaï Lama et la Chine… », dit-il.
« Il nous est vraiment difficile de le juger de ce point de vue. En tant que bouddhistes, nous ne le considérons que dans le cadre de notre pratique spirituelle.”
M. Wunan a été présenté à la BBC par un homme d’affaires chinois âgé de 36 ans, Sun Kejia, qui fait partie d’un nombre non recensé, mais vraisemblablement croissant, de riches Chinois attirés depuis quelques années par le mysticisme du bouddhisme tibétain.
La popularité croissante de la religion de manière générale en Chine a été bien documentée et souvent justifiée par la croissance économique rapide du pays.
Des millions de Chinois peuvent désormais accéder à un niveau de richesse dont les générations précédentes ne pouvaient que rêver, mais cette croissance économique s’est accompagnée d’un bouleversement social qui a balayé nombre des anciennes certitudesnombreuses.
« Un jour, j’ai dû faire face à des difficultés et des problèmes très importants dans mes affaires », explique M. Kejia.
« Je sentais qu’aucun effort humain ne pourrait les résoudre et que seuls Bouddha, les fantômes et Dieu pourraient m’aider. »
Sun Kejia, Xiao Wunan et Guéshé Sonam près de l’autel bouddhiste de Xiao Wunan dans son appartement.
Sun Kejia est alors devenu un disciple, non pas desbanquiers et des gestionnaires de fonds, mais de moines, notamment de moines tibétains. Et il a effectivement fait fortune depuis : il estime ses avoirs à plus de 100 millions de dollars.
Il exploite actuellement une chaîne de clubs bouddhistes et assume personnellement les frais pour que des maîtres tibétains tels que Guéshé Sonampuissent venir y donner des enseignements, leur permettant en retour de réunir les fonds grandement nécessaires à leurs missions et monastères du Tibet.
Mais, tandis que les invités de Sun, hommes d’affaires, cadres du parti et propriétaires fonciers, trouventréconfort et spiritualité, M. Kejia trouve autre chose.
« Ce que je souhaite acquérir, c’est de l’influence », explique-t-il.
« Mes amis venant ici sont attirés par l’endroit. Je peux employer les ressources qu’ils apportent pour mes autres activités. Vu sous cet angle, c’est également macontribution à la diffusion du bouddhisme. Cela m’assure un bon karma et j’obtiens ainsi ce que je souhaite. »
Il semblerait que ça fonctionne.
M. Kejia nous invite à rencontrer d’autres personnesinfluentes qui fréquentent son club.
Guéshé Sonam (à droite) bénit les chapelets et les montres de Sun Kejia (à gauche) et de ses amis
Une femme, assise par terre à côté de Guéshé Sonam, aurait, d’après M. Kejia, des liens familiaux avec les plus hauts échelons du pouvoir politique chinois.
Avec un homme qu’elle présente comme étant un dirigeant de la Commission nationale chinoise pour le développement et la réforme, et qui semble être son chauffeur, elle place des montres, des chapelets de prière et des colliers au centre du cercle, pour qu’ils soient bénis par Guéshé Sonam.
Un luxueux banquet suit la cérémonie religieuse. Le moine admettra plus tard ne pas se sentir très à l’aise dans ce genre de situation.

« Même si les plats sont excellents, cela reste de la nourriture », déclare-t-il.
« Cela dure parfois très longtemps et j’ai vraiment l’impression de perdre mon temps, cela me rend un peu nerveux. Mais cela peut également être une manière de donner des enseignements. Si je ne me rends pas ici, ou ailleurs, est-il préférable que je reste dans une grotte sans jamais en sortir ? »
Les moines bouddhistes ont besoin de cet argent et des dizaines, voire des centaines d’entre eux, recherchent actuellement des fonds dans les grandes villes chinoises.

La Chine étant toujours, officiellement, un pays athée, cela peut sembler étrange, surtout au regard des liens entre le bouddhisme et l’activisme politique au Tibet.
Mais la Chine autorise maintenant la diffusion du bouddhisme et semblerait même l’encourager activement.
Des articles indiquent que le Président Xi Jinping est (relativement) plus tolérant à l’égard de la religion que ses prédécesseurs, dans l’espoir qu’elle contribuera à combler le vide moral et à contenir les troubles sociaux que connaît la Chine.
Des rumeurs affirment depuis longtemps que les membres de l’élite chinoise s’intéressent au bouddhisme, notamment Peng Liyuan, l’épouse de Xi Jinping.
Il est même dit que le père du président, Xi Zhongxun, un révolutionnaire et leader du Parti communiste, entretenait une bonne relation avec le Dalaï Lamaavant son exil en 1959.
Ce qui explique peut-être le rôle actuel de Xiao Wunan. Une autre rumeur non confirmée laisse en effet entendre que son père était également proche du père du président.
Tout ceci n’est peut-être que spéculation, bien sûr, mais la question importante est de savoir si l’autorisation donnée par M. Wunan à la BBC d’assister à ses prières face à un autel bouddhiste vise à donner un signal.
Des visiteurs chinois sedirigeant vers un monastère bouddhiste sur le site sacré du Mont Wutai
Xiao Wuntan réservait encore une surprise puisqu’il a remis à la BBC des images vidéo d’une rencontre entre lui et le Dalaï Lama en 2012, en Inde (son lieu d’exil).
Les dernières discussions officielles remontent à 2010,mais uniquement entre des représentants des deux bords.
Les images fournies par M. Wuntan sont une preuve rare de discussions directes entre le Dalaï Lama en personne et un proche du gouvernement chinois.
À l’époque, quelques articles sont parus dans la presse indienne, contenant nombre de spéculations sur le sens de la rencontre, mais jamais aucune confirmation officielle n’a été faite, jusqu’à ce que la BBC reçoive la vidéo.
Lors de la conversation, le Dalaï Lama fait part à un moment donné à M. Wuntan de son inquiétude concernant les activités de faux moines en Chine.
John Sudworth : « La publication de cette vidéo vise peut-être à montrer que la Chine assouplit son point de vue… ou simplement à le faire croire »
« Cela m’inquiète également », répond Xiao Wuntan. « C’est pourquoi nous avons vraiment besoin d’un chef bouddhiste, et je pense que Votre Sainteté pourrait assurer cette fonction si importante. »
Plus loin, le Dalaï Lama se plaint de l’approche globale de la Chine vis-à-vis du Tibet.
« Soyons honnêtes, le gouvernement chinois n’a pas été du tout à la hauteur sur le sujet de leur politique tibétaine, elle ne tient pas debout !», dit-il.
« Ils n’ont pas su comment faire face à la situation. Cette politique sévère ne profite ni à la Chine ni aux Tibétains et donne également une très mauvaise image internationale de la Chine. »
Le rôle exact joué par Xiao Wunan lorsqu’il était au gouvernement reste flou – « considérez-moi simplement comme un ancien dirigeant », indique-t-il.
Il insiste également sur le fait qu’il n’agissait pas en tant qu’émissaire du gouvernement lorsqu’il a rencontré le Dalaï Lama.
Il affirme s’être rendu en Inde en tant que vice-président d’une organisation, l’Asia Pacific Exchange and Cooperation Foundation (APECF).
L’APECF est souvent décrite comme bénéficiant du soutien du gouvernement chinois et elle intervient dans la constitution de réseaux particulièrement influents, notamment un investissement de plusieurs milliards de dollars dans le développement d’un site bouddhiste au Népal.
Le Dalaï Lama est exilé en Inde depuis qu’il fut forcé de fuir le Tibet en 1959
Quoi qu’il en soit, il semble peu probable qu’un ancien dirigeant chinois puisse rendre visite au Dalaï Lama en Inde, ou être filmé en train de prier devant son portrait, sans bénéficier d’un puissant soutien à Pékin.
Alors, comment l’interpréter ? J’ai soumis cettequestion à Robbie Barnett, un spécialiste du Tibet de l’Université de Columbia à New York.
Robbie Barnett conseille de ne pas tirer de conclusionhâtive de la rencontre entre Xiao Wunan et le Dalaï Lama, mais la qualifie toutefois de symbolique.
« Je ne décèle aucune activité présentant une importance politique dans cette rencontre », explique-t-il, « mais elle est importante en tant qu’indicateur symbolique, qui laisse entrevoir qu’une évolution est peut-être à l’étude dans les hautes sphères des preneurs de décision du système chinois, ou dans son entourage. »
Il suggère que si M. Wunan n’a pas hésité à publiercette vidéo ne signifie pas forcément qu’il ait l’appui de l’ensemble du pouvoir chinois, mais qu’il bénéficie tout du moins du soutien d’une puissante faction.
« Nous savons que cela vise à symboliser quelque chose », poursuit M. Barnett.
« Ils veulent que nous voyons que quelque chose pourrait être en train de se passer, qu’un débat est peut-être en cours. »

Il ne fait aucun doute que l’interdiction du portrait duDalaï Lama et le renforcement du contrôle chinois depuis une vingtaine d’années n’ont fait qu’aggraver les tensions au Tibet.
Tout au long de cette période, des discussions formelles et informelles ont bien eu lieu entre les deux parties, mais sans aucun changement notable à la clef.
Toutefois, ces derniers mois, des rapports suggèrent que le dialogue informel a gagné du terrain et pourrait aller jusqu’à envisager d’autoriser le Dalaï Lama à revenir de son exil pour effectuer une visite historique.
Alors, la publication de la vidéo par Xiao Wunan doit-elle être vue comme la preuve que Xi Jinping modifie réellement l’approche de la Chine à l’égard du bouddhisme tibétain, ou s’agit-il simplement de poudre aux yeux pour donner l’impression d’un assouplissement, alors que la dure répression au Tibet se poursuit ?
La présence du Dalaï Lama sur l’autel de Xiao Wunanprouve en tout cas que des membres influents de l’élite chinoise s’intéressent de près au bouddhisme tibétain, et que les moines sont maintenant autorisés à les encourager.
« Ils ne peuvent certainement pas acheter leur billet pour le nirvana », estime Guéshé Sonam, « mais dans le bouddhisme, plus vous consacrez d’argent à des rituels, plus vous accumulez de karma positif. »

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